En premier lieu, je dédie cette exposition à la mémoire de mes parents et de mon frère, disparus avec la presque totalité des miens.
Je la dédie aux Gitans, victimes comme nous du racisme ; à mes compagnons d’infortune, toutes nationalités confondues ; à mes camarades polonais en particulier et enfin à ce groupe d’Allemands internés pour leurs convictions antinazies, minorité qui ne cessa, malgré les risques que cela comportait de nous soutenir et de nous venir en aide.
Ainsi, les strophes du Erlkönig si puissamment évocatrices de notre sort me resteront-elles toujours gravées dans la mémoire ; un intellectuel allemand prisonnier depuis de longues années me les récitait souvent avec d’autres poèmes de Goethe pour m’inciter au courage et me réconforter.
Je dédie cette exposition à ceux qui furent incarcérés avec nous, à Birkenau et à Buna, et périrent dans d’atroces souffrances ; à ceux qui, lors de l’avance Russe en Pologne, entreprirent avec nous « La Marche de la Mort » ; à mes compagnons de misère de Dora-Nordhausen et de Bergen-Belsen ; à ceux enfin, qui ayant survécu, témoins involontaires d’une insurmontable épreuve, sont à tout jamais murés dans l’univers carcéral de leur mémoire.
… Je souhaite enfin associer à cette exposition mes chers enfants, Tzila et Aviel, qui dès leur âge le plus tendre ont partagé avec moi cet amour de l’art et auxquels, je l’espère, j’ai transmis le flambeau.

 

Extraits de la Préface écrite par Jan Krugier lors des expositions de sa Collection.
 

 

Biographie

12 mai 1928 – Nait à Radom (Pologne) dans une famille juive.
Son père, directeur d’usine, est également collectionneur d'art modeste et passionné. Il lui apprend à regarder un tableau, notamment à travers les reproductions en noir-blanc des petits livres publiés par Braun en mettant des calques sur les reproductions ; lui explique le nombre d’or, la ligne de fuite, le froid, le chaud, le clair-obscur.

1933 – Sa mère décède en donnant naissance à son frère Philippe dont Jan se sent extrêmement proche.

1939 – Invasion de la Pologne par les Nazis. Officier de l’armée polonaise, son père meurt en combattant l'armée du Reich.
Sa belle-mère, son jeune frère et toute sa famille sont déportés dans les camps d'extermination. Jan survit en sautant des trains en direction des camps de concentration.

1941 – Actif au sein de la Résistance polonaise, travaille comme coursier. Pose clandestinement des bombes dans les toilettes de l'hôtel Bristol à Varsovie.

1943 – Arrêté et emprisonné à Buna, camp de travail de la ville d'Auschwitz. Quelques mois plus tard, Jan est envoyé à Auschwitz-Birkenau, camp de la mort ; attrape le typhus et subit d'horrifiques souffrances. Il expérimente tous les jours l'angoisse de la mort.

1944/1945 – L’aviation alliée bombarde l'usine chimique "IG Farben". Les Nazis délocalisent les prisonniers et leurs imposent la monstrueuse "marche de la mort" qui le conduira à Dora-Nordhausen et plus tard à Bergen-Belsen.

En avril 1945, Bergen-Belsen est libérée par les Anglais. Seul rescapé de sa famille, il est amené en Suisse par la Croix-Rouge, laquelle a créé un nouvel organisme pour porter spécialement secours aux enfants victimes de la guerre (CRS-SE).

1945/1948 – Il est adopté à Zurich par la philanthrope Margaret Bleuler. Sa famille collectionne des œuvres d'Hodler, Amiet, Balthus, entre autres. Il retrouve ainsi le climat artistique de son enfance et le lien avec son père disparu, mais traverse une phase de rejet de l'art et ne peut réconcilier les horreurs dont il a été témoin pendant la guerre.
Il rencontre Martin Buber, le grand philosophe d’origine allemande. Celui-ci, avec patience et douceur, l’aide à dépasser les épreuves vécues, à apaiser sa révolte et à retrouver une identité. C’est ainsi qu’il redécouvre cet amour de l’art qui transcendera sa vie.
Jan est inscrit à la Kunstgewerbeschule (l'École des Arts Appliqués) à Zurich où il suit les cours du peintre Johannes Itten (1888-1967), anciennement enseignant au Bauhaus, et fréquente l’Ecole des Beaux-arts.
Part dans les Grisons pour peindre, y rencontre Alberto Giacometti. Une amitié naît entre eux.
Premier séjour à Genève. S'initie au français. Fait la connaissance de Madeleine Spierer.

1949-1952 – Jan décide de se former à Paris. S’inscrit à l’école d’André Lhote et n'y restera qu'un jour.
Il s'installe à Montparnasse et en fait son quartier de prédilection. Les rencontres sont riches et passionnantes. Côtoie des artistes tels que Jean Dubuffet, Nicolas de Staël et Charchoune. Cultive des amitiés parmi les mouvements artistiques et littéraires : Samuel Beckett, Peggy Guggenheim et bien d'autres encore.
Ouvre une petite école d'art dans le quartier de la Cité Falguière au cœur du 15e arrondissement; y donne des cours de peinture pour subvenir partiellement à ses besoins matériels. Jan en tant que professeur de peinture est un très bon pédagogue. Il se nourrit de visites de musées.
Retrouve son amie Madeleine Spierer avec laquelle il s'amuse (sérieusement) à dessiner des rhinocéros au zoo de Vincennes.
Rencontre la sœur de Madeleine, Eva, dite Vivette, étudiante aux Arts décoratifs de Paris. Ils ne se quitteront plus.
Jan a un très bon œil mais a énormément de mal à se trouver devant une toile blanche dû à son vécu. Son fidèle ami Giacometti lui dit « Tu me fais rire devant ta toile blanche, tu t’engages dans un monologue, alors que tu as besoin de dialogue » et lui conseille de devenir galeriste et de travailler avec de jeunes créateurs car « il comprend mieux que quiconque les artistes».
Après réflexion, Jan décide de devenir marchand d'art.

1953 – S’installe à Genève avec Vivette.

1954 – Se marie avec Eva Spierer. Il aura deux enfants Aviel et Tzila.

1955 – Travaille à la galerie Jacques Benador, première galerie d’art moderne à Genève.

1962  – Ouvre sa première galerie d’art (Krugier et Cie) au 5, Grand-Rue à Genève dans la vieille-ville, avec l'aide de la famille Spierer.
Expose: Bram van Velde (octobre 1962), Alexej Jawlensky (février 1963), Wilfredo Lam (avril 1963), Alberto Giacometti (été 1963, ses œuvres sont présentées pour la première fois en Suisse romande), Giorgio Morandi (1963, dont c’est la première exposition organisée à l’étranger), Oskar Schlemmer (1964), Jean Pougny (1964) et Odilon Redon (1966), ainsi que de jeunes artistes de l’époque comme Domenico Gnoli (1970).
Organise des expositions thématiques très avant-gardistes.
Fait imprimer une publication dénommée « Suite » qui est souvent un véritable instrument de travail. Ces catalogues accompagnent chaque exposition et contribuent par leur qualité à faire connaître la galerie. Souvent accompagnés par des textes de poètes comme André Pieyre de Mandiargues ou conservateurs de musée, alors que le catalogue n’est fait que de feuilles volantes dû au manque d'argent.

1965 – Inaugure une série d’expositions consacrées à des mouvements artistiques De Metaphysica (1965), Dada (1966), Futurisme (1968), Nabis (1969).
Conseille d’importants collectionneurs américains.

1967 – Avec Albert Loeb, ils ouvrent une galerie d’art à New York (Albert Loeb & Krugier Gallery), à la 12 East 57th Street, New York 1022 Plaza 3 7857.

1969 – Epouse en secondes noces l’artiste Marie-Anne Poniatowska.

1970 – Il commence à collectionner des œuvres sur papier qui couvrent cinq siècles d’art occidental et a comme critère des dessins de qualité qui témoignent de la dimension de l’être.

1971 – Il ouvre une galerie à New-York (Krugier Gallery Ltd) au 850 Madison Avenue, NY 10021.

1972 – Déménage sa galerie d’art (Galerie Jan Krugier), au 3 de la place du Grand Mézel (inauguration, e 10 novembre 1972).
La galerie Jan Krugier contribue à toutes les grandes foires d'art internationales et se fait remarquer par la qualité et l'originalité de ses stands.

1976 – Lors de la succession de Pablo Picasso, il devient l’agent exclusif mais aussi l’ami consultant de la petite-fille de Pablo, Marina Picasso.
Fera connaître l’extraordinaire Collection de Marina Picasso dans le monde.

 

Francfort/Zürich 1981-1982 – Collection Marina Picasso, cat. expo. Francfort, Galerie im Städelschen Kunstinstitut (22.10.1981-10.01.1982) et Zürich, Kunsthaus (29.01.1982-28.03.1982).

Tokyo/Kyoto 1983 – Picasso: Masterpieces from Marina Picasso Collection and from Museums in U.S.A. and U.S.S.R., cat. expo. Tokyo, National Museum of Modern Art (02.04-29.05.1983) et Kyoto, Municipal Museum (10.06.1983-24.07.1983).

USA 1983-1984 – Picasso, The Printmaker. Graphics from the Marina Picasso Collection, cat. expo.
Dallas, Museum of Art (11.09.1983-30.10.1983), Brooklyn Museum (23.11.1983-08.01.1984), Detroit, Institution of Art (31.01.1984-25.03.1984), Denver, Art Museum (07.04.1984-20.05.1984).

Berlin/Düsseldorf 1983-1984 – Werner Spies/Christine Piot, Das Plastiche Werk, cat. expo.
Berlin, National Galerie (07.10.1983-27.11.1983) et Düsseldorf, Kunsthalle (11.12.1983-29.01.1984).

Melbourne/Sidney 1984 – Works from the Marina Picasso Collection, cat. expo.
Melbourne, National Gallery of Victoria (28.07.1984-23.09.1984) et Sidney, Art Gallery of New South Wales (10.10.1984-02.12.1984).

Miami 1985-1986 – Picasso At Work at Home. Selection from the Marina Picasso Collection, cat. expo.
Center for the Fine Arts (19.11.1985-09.03.1986).

Japon 1987 – Exposition Pablo Picasso, Collection Marina Picasso
Ass. des Musées d'Art.

Ferrare 1987 – Picasso, Marina Picasso Collection, cat. expo
Palazzo dei Diamanti, Palazzo Massari, Museo civico d'arte moderna (27.06.1987-04.10.1987).

Tokyo/Otsu 1990-1991 – Pablo Picasso: Collection Marina Picasso, cat. expo.
Tokyo, Seibu Art Forum (21.11.1990-06.12.1990) et Otsu, Seibu Hall (21.12.1990-28.01.1991); Sezon Museum of Art Tokyo (org)

Santa Fe/Dallas 1998 – Picasso on paper. Selected works from the Marina Picasso Collection, cat. expo.
Gerald Peters Gallery Santa Fe (15.06.1998-15.11.1998) et Dallas (21.11.1998-23.12.1998).

Schwerin 1999 – Pablo Picasso. Der Reiz der Fläche/The appeal of Surface. MPC, cat. expo
Staatliche Museen (03.07.1999-26.09.1999).

Künzelsau (Allemagne) 1999 – Kosme de Baranano, Sein dialog mit der keramik. Collection Marina Picasso, cat. expo. Museum Würth (04.06.1999-12.09.1999).

Berne 2001-2002 – Picasso und die Schweiz, cat. expo. Kunstmuseum (05.10.2001-06.01.2002).

 

1987 – Ouverture d’un nouvel espace (Jan Krugier Gallery) dans le Fuller Building, prestigieux immeuble à New York, au 41 East 57th Street sur la Madison Avenue.
Sa fille Tzila travaillera aux côtés de son père jusqu'à sa disparition.

1989 – S’associe avec François Dithesheim (Galerie Jan Krugier, Ditesheim & Cie) jusqu'en 2007.

1996 – Nommé Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres par le Ministère de la Culture de la République française.
"Cette distinction est destinée à honorer les personnes qui se sont illustrées par leurs créations dans le domaine artistique ou littéraire ou par la contribution qu'elles ont apportée au rayonnement des arts et des lettres en France et dans le monde." (République Française, Paris, le 2 octobre 1996).

1998 – Il décide de montrer sa collection privée incluant dessins, tableaux, sculptures et art primitif, qu'il dédie aux victimes de l’holocauste.
Berlin, Staatliche Museen (29.05.1999-01.08.1999); Venise, Peggy Guggenheim Collection (03.09.1999-12.12.1999); Madrid, Museo Thyssen (02.02.2000-14.05.2000); Paris, Musée Jacquemart-André (19.03.2002-30.06.2002); Vienne, Musée Albertina (08.04.2005-28.08.2005) et Munich, Kunsthalle Hypo-Kulturstiftung (20.07.2007-07.10.2007).

2008 – Il s’éteint le 15 novembre à l’âge de 80 ans.

2010 – Tzila et Aviel Krugier créent à la mémoire de leur père la Fondation Jan Krugier dédiée aux grands maîtres de dessins anciens du 14e au 18e siècle.

 

Commander de l'Ordre des Arts et des Lettres